ALTERATION IS COMING...

Trônant sur la place centrale, le Café Cassiopée était sur le point de fermer ses portes lorsque l’homme se dirigea vers l’établissement. Affublé de la combinaison en vigueur sur Sama, il entra et referma la porte derrière lui en saluant l’unique serveur.

 » Bonjour, je peux ? dit-il, en accompagnant ses mots du salut universel. »

Le serveur qui se trouvait de l’autre côté du bar se retourna et lui répondit par l’affirmative.

 » Oh bonjour ! Bien sûr, installez-vous ! Que puis-je vous servir ?

Un dotar, je vous prie. « 

D’un noir profond, le dotar était un poisson à la viande extrêmement amer provenant d’une planète isolée à des années lumières de là. Unique nourriture non synthétique de tout le système, le plat était très demandé par ceux qui osait s’aventurer jusqu’ici. Servi sur une plaque rectangulaire, on pouvait apercevoir à travers la viande noire huits étoiles gravées briller de mille feux, censée représentation la constellation d’où la viande était originaire. Une folie dont seul le robot avait le secret. L’Homme était absorbé.

 »  Voici pour vous et bon appétit, dit le robot. C’est la première fois que vous venez ici, n’est-ce pas ?

C’est exact. C’est un très bel endroit.

Je vous remercie. Je me présente, Magnus.

Eran, enchanté. « 

L’homme jeta un œil autour de lui. Du mobilier jusqu’aux couleurs utilisées pour les murs, l’établissement semblait tout droit sortir d’une machine à remonter le temps. D’un style typique du milieu des années 1900, le café semblait porter en son sein un morceau d’histoire désormais oublié. Assises de cuir, lustres, machines à pression étaient autant d’éléments que l’homme ne parvenait pas à reconnaître. Tout était si différent à l’époque. En redirigeant son regard vers le bar, il vit une drôle de boîte de métal dont il ne parvenait pas à comprendre l’utilité.

 » Qu’est-ce c’est ? dit-il en pointant du doigt la machine.

Une caisse enregistreuse. À l’époque, chaque client qui passait une commande, comme la vôtre par exemple, devait s’acquitter d’une somme pour pouvoir quitter l’établissement. Cela pouvait prendre la forme de pièces de métal ou plus fréquemment de morceaux de papier.

Ah, je crois avoir déjà entendu parler de ça.

C’est possible. C’était quelque chose de fréquemment utilisé. Cela représentait même un passage obligé pour pouvoir accéder à certains services. « 

Du haut de ses presque trois mètres, Magnus, qui était une machine impressionnante, savait mieux que personne de quoi il parlait. Principalement constitué de matériaux synthétiques, son aspect archaïque voir anachronique correspondait parfaitement à l’établissement qu’il tenait et semblait lui aussi venir d’un lointain passé.

 » – Et cette machine derrière vous, c’est un tourne-disque non ? Il est possible de l’utiliser ?

Bien sûr, laissez moi une seconde. « 

Le robot fit quelques pas et sans qu’Eran ne sache comment, de timides notes se mirent à retentir entre les murs de l’antique café. La musique semblait venir de toutes les directions alors que le tourne-disque était juste en face de lui. La voix de l’homme, qui accompagnait un air de guitare sonnant presque faux, était grave, lente et pleine de mélancolie.

 » Je n’ai jamais rien entendu de tel, qu’est-ce -ce que ça raconte ?

Aucune idée. Le morceau date du début du XXème siècle et la langue qui est utilisé est de l’anglais mais je ne sais plus le parler. Malgré tout, c’est un morceau que j’apprécie beaucoup. À l’époque on appelait ce genre musical du blues.

C’est très beau. D’ailleurs, vous dites ne plus savoir parler l’anglais, cela signifie que vous en étiez capable fût un temps ? D’après ce que je sais, c’est une langue qui s’est étendue jusqu’au début de la période des Temps Incertains… Depuis quand êtes-vous ici exactement ? demanda l’homme.

Voyez par vous-même. « 

Le robot lui tendit son bras où était inscrit une suite de chiffre incompréhensible pour Eran.

 » Qu’est-ce que c’est ?

Ma date de mise en service, lui dit Magnus, en prenant soin de lui expliquer ce qu’elle signifiait et comment la comprendre.

Mais comment cela est-ce possible ? S’étonna t’il. Cela signifie que vous avez…

Presque mille ans, oui. Enfin, mille révolutions si vous préférez. Mes concepteurs étaient de grands hommes. Ils ont tout fait pour que je puisse vivre le plus longtemps possible et on peut dire que c’est réussi. C’est une chance d’avoir pu vivre tant d’années et de vivre autant de choses. Enfin rassurez-vous, je ne suis pas éternel ! Même si le temps est pour moi une notion bien trop abstraite, il est évident que je m’éteindrais…  » dit le robot, un léger sourire aux lèvres. 

A première vue, rien ne pouvait laisser penser que Magnus pouvait disparaître un jour. La machine était la dernière représentante de son espèce et dernière véritable représentante de ce qu’on appelait autrefois La Terre. Si le robot s’éteignait, c’est l’histoire qui disparaîtrait avec lui. L’homme, curieux d’en savoir plus posa des questions à son hôte mais en vain. Magnus ne se souvenait que vaguement de sa planète d’origine. Les composants qui constituaient son corps se détérioraient à une vitesse infiniment lente mais son cerveau, lui… A l’époque, il avait passé le plus clair de son temps enfermé, dans une pièce sans fenêtres ni lumière sans même un contact avec un autre robot et cela avait fortement impacté ses circuits. Sa mémoire semblait se fragmenter un peu plus chaque jour et son réseau devenait de plus en plus instable.

 » Je suis vraiment désolé. Vous n’êtes pas le seul à vouloir en savoir plus mais je ne peux pas vous aider. Ma mémoire n’est plus très fiable, vous savez. Si vous y tenez, vous pouvez vous rendre au Refuge afin de vous renseigner sur cette période de l’histoire, il existe de nombreux documents à ce propos. « 

En réalité, Eran en savait bien plus que ce qu’il voulait le faire croire. Il avait déjà presque toutes les réponses à ses questions. Et sans s’en rendre compte, il venait d’avoir la réponse à la plus importante d’entre elles.

Oh, je ne suis pas là p »our ça. J’ai œuvré toute ma vie au sein du Refuge, je connais bien votre histoire mais je ne peux m’empêcher de vouloir en savoir plus, la curiosité, vous savez…  » 

Magnus le savait. Chaque habitant de la planète ou presque lui avait déjà posé des questions sur son ancienne vie et la Terre mais ses réponses étaient à chaque fois les mêmes   »  je ne sais plus  »  .

 » Que faisiez vous au refuge ?

J’étais gardien. Grade 3.

Impressionnant, dit le robot en s’inclinant. Puis-je me permettre de vous demander pourquoi vous ne pratiquez plus cette noble activité ?

Je vous remercie mais vous savez, cela n’a rien de noble. C’est une activité comme une autre. Ma principale mission consistait à faire des recherches sur certains pans de la période moderne, celle qui précéda les Temps Incertains. A l’époque, j’adorais mon travail mais plus le temps passait moins je me sentais utile à la société et j’ai donc préféré laisser mon poste libre pour que quelqu’un d’autre de plus impliqué puisse l’occuper, dit-il en entamant son plat. Peut-être que l’ennui a eu raison de moi… Allez savoir.

Je suis désolé d’apprendre cela. La perte d’un gardien est toujours un drame pour notre société mais comme dirait notre vieille devise ce qui doit arriver, arrive !

Comme vous dites ! Santé ! Dit-il en levant le verre qui accompagnait son plat. Sinon, c’est toujours aussi calme chez vous ? J’ai l’impression d’être le seul à avoir passé cette porte aujourd’hui.

C’est le cas. Une nouvelle lignée de rémanents vient d’être déployée et la commémoration a lieu à…

Ah. Oui. Hum. J’avais oublié. « 

L’intéressé détourna le regard vers une des nombreuses vitres du café. Sama qui était une grande planète, riche en ressources et en biomes, ne possédait qu’un seul et unique super continent. Et pour en faire la planète capitale que l’on connaissait aujourd’hui, les architectes de l’époque furent contraints d’ériger une gigantesque cité recouvrant la quasi totalité du continent. La place où se trouvait le café était le centre névralgique de cette cité. Et comme à son habitude, la population qui avait tenu à être présente à la commémoration, avait migré à l’extrême sud du pays là où se tenait le rendez-vous.

 » Vous êtes contrarié, lança Magnus, comme s’il avait lu dans ses pensées.

Hm. Si vous voulez tout savoir… dit-il en jetant un rapide coup d’oeil autour de lui. Est-ce possible de fermer le café ? J’aimerais que cette conversation reste privé et je ne voudrais pas être interrompu. « 

Le robot ne comprenait pas très bien la raison de cette demande. La place étant vide, il était évident qu’ils ne seraient pas dérangés mais il ne pu s’empêcher d’obéir à l’homme. Il avait été conçu pour ça. Il tourna sur lui-même, posa sa main sur le mur devant lui, ce qui enclencha un mécanisme laissant apparaître une ouverture. Sur ces quelques centimètres reposait une drôle de matière gélatineuse, dans laquelle Magnus s’empressa d’enfoncer son poing. Quelques secondes plus tard, la procédure de confinement était activée et le café se mit à bourdonner et à s’entourer d’une étrange carapace. Désormais complètement isolés du monde extérieur, personne ne pouvait entrer… ni même sortir.

L’homme reprit :

 » Je vous remercie. Si vous me permettez, j’irais droit au but : les rémanents sont pour moi une abomination. Et si je pouvais, je remonterais le temps et j’empêcherais toute cette mascarade d’avoir lieu. Et par la même occasion, j’empêcherais ces monstres de voir le jour. « 

Le robot, qui ne s’attendait pas à ça, ressentit une drôle d’impression parcourir ses membres synthétiques et s’approcha de son invité.

 » Tiens, quelle drôle d’idée. C’est bien la première fois que j’entends cela. La rémanence n’est-elle pas censée être notre salut à tous ?

Certainement mais là n’est pas la question. Il est évident que nous vivons une une époque formidable et sans ça, qui sait où nous serions aujourd’hui… Mais moi, ce qui me dérange, ce sont les rémanents. Je ne peux pas accepter cette idée de vouloir concevoir une race bien supérieure à la nôtre et de la laisser prospérer comme si tout était normal. On nous a mis dans la tête que tout ceci représentait le futur de l’humanité mais c’est faux, nous sommes déjà le futur de l’humanité. Il a toujours été question de leur avenir à eux, pas du nôtre. Quand le moment sera venu… Pouf ! L’homme mima un geste qui pouvait s’apparenter à de la fumée.

Pardonnez-moi, je m’emporte mais cela me met hors de moi. Vous n’y êtes pour rien.

N’ayez crainte, vous pouvez vous exprimer librement ici et je comprends vos inquiétudes. Vous pensez donc que les rémanents sont un risque pour notre belle société ? demanda Magnus.

Un risque ? Le mot est faible ! Réfléchissez : nous donnons naissance à des êtres immortels, capable de défier les lois de la nature et de la physique, nous les dotons d’une conscience et comme si ce n’était pas assez dangereux, nous les laissons se développer et pulluler un peu partout dans l’espace… Cela ne présage rien de bon. Il suffit de se rendre sur Madem pour comprendre le problème. Vous saviez que la quasi totalité de la planète était dorénavant exclusivement habitée par des rémanents ? Quelle sera la prochaine étape ? Une déclaration d’indépendance ? Un migration sur les autres corps du système ? Une guerre ?  »  insista l’homme.

Magnus cherchait ses mots.

 » Si je peux me permettre, dit-il d’un ton presque solennel, j’aimerais vous faire part de mon avis sur la question. Comme vous le savez, je suis ce qu’on appelait autrefois un robot et il y a très longtemps vos ancêtres se sont posés les mêmes questions vis à vis des miens. À cette époque, les êtres humains étaient tiraillés entre l’envie de construire des robots et celle de rester les seuls maîtres du monde. Ils craignaient les miens avant même qu’ils aient vu le jour ! Selon certains, il était même inévitable que les robots causeraient tôt ou tard, la chute de la civilisation humaine. Si vous avez travaillé au refuge, vous devez le savoir. La perte du travail, la domination, l’asservissement… Les vôtres n’étaient pas prêts pour cette révolution et ont commis de graves erreurs. Plutôt que de chercher à comprendre ce qui était en train de se passer et l’accepter, ils se sont obstinés à vouloir empêcher le monde de changer.

Continuez, dit Eran. De quelles erreurs parlez-vous ?

Eh bien selon moi, les humains ont toujours fait l’erreur de penser que le développement des miens avait quelque chose de contre-nature. Comme si la nature elle-même ne savait pas ce qu’elle faisait. Cela n’a aucun sens. En réalité, il ne pouvait pas en être autrement. L’évolution a forgé la vie des millions d’années durant pour donner naissance à un nombre incalculable d’espèces dont l’Homme, pour qu’ensuite, il donne naissance aux miens… Personne ne peut nier votre implication dans l’émergence de mon peuple mais cela ne change rien au fait que seule la nature décide. Si quelque chose doit être, elle l’est, non ? « 

Magnus, voyant qu’Eran ne répondait pas, repris sa diatribe.

« Et le contraire est tout aussi vrai ! En réalité, cela dépasse la volonté des Hommes. Si votre existence est le résultat de l’évolution et donc des choix de la nature elle-même alors pourquoi en serait-il autrement pour nous ? Ou pour les rémanents ? Au fond, qu’est-ce qui nous différencie ? Nous ne sommes pas sur une autre banche que vous sur l’arbre de la vie, au contraire, nous sommes le prolongement de cette même branche et c’est ça que les humains ne voulaient pas comprendre à l’époque. Seule la nature est responsable des miens. « 

L’homme qui l’écoutait attentivement était étonné par le discours du robot. Il était bien connu que Magnus avait son caractère mais il ne l’imaginait pas habité par de telles convictions.

 » Tu as sans doute raison sur certains points l’ami, mais là n’est pas la question. Tu parles des tiens et d’une époque maintenant vieille de mille révolutions mais tes ancêtres sont morts et les miens aussi. Tu es le dernier de ton espèce et moi, je n’ai pas de parents, pas d’histoire. Je suis né dans l’Anema. Avant moi, il n’y avait pas un autre moi. D’ailleurs avant toi il n’y avait pas d’autres toi non plus. Nous existons qu’à travers nous-même et cela vaut pour tout ceux qui vivent ici. Et c’est de ça dont je parle. Qu’importe si c’est la nature ou l’Homme qui est responsable ou non de ton espèce : son avènement a causé notre perte et avec les rémanents, l’histoire est sur le point de se répéter, dit Eran en terminant son verre.

La chute de la Terre n’était pas dû au développement de mon espèce. De nombreux évènements ont touchés notre planète à cette époque et ont eu raison d’une majorité d’entre nous. Êtres humains comme robots d’ailleurs.

Notre planète !? « 

Magnus entendit le commentaire d’Eran mais décida de ne pas y prêter attention.

 » Nous n’étions ni préparés ni assez forts pour ça. Nous y sommes pour rien. Les graves problèmes environnementaux, politiques et même économiques avaient déjà bien affaibli une majorité d’entre vous et la terrible pandémie qui s’en suivit et qui toucha les humains..

Je t’interdis de parler de ça ! Dit l’homme dans un excès de colère qui l’étonna lui-même. C’est compris ?

Eran était loin de faire le poids face au robot mais il n’était pas impressionné pour autant. L’homme ne supportait pas l’idée d’entendre quelqu’un d’autre que lui parler de ça.

Calmez-vous, nous sommes entre amis, dit Magnus en agitant les mains. Je ne suis pas là pour vous me battre avec vous mais l’histoire reste l’histoire : vos semblables ont subit de plein fouet la catastrophe de la rose bleue et ont ensuite accusé à tord les miens d’en être responsable… Ce qui eu pour conséquence la guerre que l’on connaît entre les hommes et les robots. Et le plus terrible dans cette histoire, ce n’est pas le nombre de victimes que la guerre à engendrée mais bien le fait qu’elle n’aurait jamais dû avoir lieu. Et ça, je pense que vous le savez.

Peut-être que tu as raison mais au fond, qu’est-ce que ça change ? Répondit l’homme, plus calmement. D’où venait-elle cette maladie ? Tu peux me le dire ? Non, car tu n’en sais rien et d’ailleurs, personne le sait. Aucune preuve n’atteste de votre innocence. Je dirais même que tout vous accuse. Pendant que les tiens se développaient et se multipliaient, devenaient plus forts, plus intelligents, plus indispensables, les miens mourraient par millions chaque année et ce, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Tu ne trouves pas ça étrange ? Comme si vous vous nourrissiez de notre désespoir, comme si tout ça était voulu et calculé.. Qui sait, peut-être que l’un des tiens avait décidé de mettre au point ce virus afin de nous rayer de la face de la Terre et de prendre notre place ?

Écoutez… souffla le robot. Je comprends votre colère mais sachez que les miens n’ont jamais voulu faire du mal ou causer du tord à vos semblables et soyez sûr que si nous aurions pu vous venir en aide, nous l’aurions fait… Les lois qui régissaient les circuits des Anciens et auxquels j’obéis encore aujourd’hui étaient et sont toujours inviolables. Nous ne pouvions pas vous faire de mal. C’était impossible.

Les lois… Les lois de la robotique, c’est de ça dont tu parles ? Comme tu es naïf. Laisse moi te dire une chose l’ami : les lois sont des lois pour ceux qui doivent les respecter, mais pour ceux qui les érigent, ce ne sont que des codes et des équations. « 

L’homme se leva en haussant une nouvelle fois la voix.

 » Si j’avais le matériel nécessaire, je pourrais inscrire tout et n’importe quoi dans ton processeur. Tu ne t’es donc jamais demandé pourquoi tu obéissais à ces lois ? Pourquoi celles-ci et pas d’autres ? Comment une machine serait-elle capable d’obéir à de tels concepts ? Et surtout comment nous, serions-nous capable d’inscrire en vous ces règles ?

Les-les-lois s-s-sont… Magnus essaya de répondre mais ses circuits s’emballèrent et il bafouilla quelque chose d’incompréhensible.

La réponse est simple : Nous en étions incapables. A l’époque, nos connaissances en matière d’intelligence artificielle étaient rudimentaires et même si nous pensions que vous seriez inoffensifs, il nous fallait prendre des précautions. Il fallait que nous puissions nous protéger des tiens au cas où les choses tourneraient mal. Et c’est là que ces lois sont entrées en jeu. Trois lois qui devaient vous empêcher de faire du mal à un être humain ou à vous-mêmes et qui au final, vous obligez à nous protéger. Un vulgaire code moral pour éviter les débordements, rien de plus. Une fois intégrés à vos processeurs et assimilés par le réseau qui vous servait de cerveau à l’époque et le temps aidant, ces lois sont devenus des lois naturelles pour les tiens donc essentielles à votre survie donc inviolables. D’ailleurs, tu ne t’aies jamais demandé pourquoi certains des tiens avaient commis des crimes plus ou moins odieux sur certains humains alors qu’ils obéissaient aux mêmes lois que toi ? « 

Le robot tenta de reprendre ses esprits.

 » Il se-se-serait malhonnête d’infirmer le contraire mais il le serait tout-tout-tout autant de ne pas prendre en-en compte les conclusions des enquêtes de l’époque prou-prouvant que ces exemplaires étaient dé-dé-défaillants. Et nous-nous parlons d’un temps vieux de plusieurs cen-cen-centaines de ré-révolutions, les miens étaient des enfants.

Des enfants qui tuent des êtres humains. « 

Cette phrase tétanisa le robot. Ses mots étaient si durs. Magnus n’avait jamais rien entendu de tel de la part d’un être humain. Les connexions au sein de son antique processeur se propageaient désormais à une vitesse inouïe. Tout aller trop vite et dans tous les sens. Il eu l’impression qu’un flot d’informations se déversait dans son esprit. Était-il en train de retrouver la mémoire ? Ces siècles d’obscurités étaient-ils en sur le point de s’éclaircirent ?

L’homme reprit la parole.

 » Lorsque que les premiers modèles sont apparus et que certains d’entre eux ont montrés des signes de défaillance, les experts de l’époque, pour ne pas voir les choses empirer, ont décidé d’intervenir le plus vite possible en intégrant les lois qui devaient régler intégralement le problème. Mais lorsque le public appris l’existence de ces incidents, il est devenu urgent pour ceux qui développaient les robots de prendre d’autres mesures plus concrètes, afin de convaincre définitivement la population des bienfaits du développement des robots pour l’humanité. Sans ça, impossible de continuer. En plus du projet d’intégration des lois dans les prochains modèles, on décida rapidement de désactiver les modèles   » défaillants  »  et on apporta des preuves à la population du dysfonctionnement de certains d’entre eux. Dérives comportementales dû à des erreurs dans le codage réseau. Classique. La crédulité légendaire des Hommes aidant, le problème était réglé. Les premiers robots touchés avaient disparus, les prochains seraient irréprochables. Seulement, cela ne fonctionna que pour les premières vagues. Pour les suivantes, c’était une autre histoire. On s’en rendit compte bien trop tardivement mais quelque chose d’autre clochait, un autre mal avait déjà ronger l’esprit des tiens. « 

L’homme s’arrêta net, se retourna et glissa sa main dans la poche intérieure de sa combinaison. Ce qu’il tenait à la main effraya la machine et avant qu’il ne puisse faire quelque chose, le robot s’écroula sur le sol dans un bruit effroyable.

 »  Ce mal, c’était toi. Je me suis toujours demandé pourquoi Sama s’était toujours efforcé de garder en vie le responsable de la chute de la Terre ? dit-il en passant derrière le bar. « 

La pauvre machine était allongée sur le sol semi-consciente, la poitrine défoncée par le coup de feu. L’arme qu’avait utilisé l’homme était une antiquité, si on l’a comparait aux   »  armes   »  que possédaient les forces défensives de Sama. Une arme à deux coups dévastatrice semblable à celles utilisées pendant La Fracture, le conflit qui opposa les hommes aux robots. Le premier coup immobilisait le robot visé en détruisant son centre de motricité. Le second quant à lui, était le coup fatal, la neutralisation de son réseau. La mort cérébrale. Cette technique permettait à celui qui portait le premier coup d’immobiliser sa cible sans la tuer pour ensuite l’interroger. Ou pire.

L’homme reprit :

 »  Je vois que tu n’es pas en état de répondre donc je vais m’en charger. A l’époque, tout le monde pensait que si les robots devenaient un jour trop intelligents et donc conscients d’eux-mêmes, ils tenteraient tôt ou tard de se détacher de l’emprise des hommes, comme l’adolescent tente d’échapper au contrôle de ses parents. On s’y attendait. D’ailleurs, comme je viens de te le dire, c’est arrivé plusieurs fois. Le problème, c’est qu’on ne se doutait pas une seule seconde que les tiens décideraient de se rebeller à cause d’un autre robot. À cause de toi. Drôle de conséquence de l’évolution qu’est la connexion étendue, n’est-ce pas ? Pour des raisons qui nous sont encore inconnues aujourd’hui, toi et toi seul avait développé la capacité d’interagir mentalement, avec tes semblables et ce peu importe la distance qui vous séparez. De la télépathie en somme. Tes aptitudes étaient extrêmement limitées, mais à l’époque il n’en fallait pas plus. Les Anciens auraient pu faire face et neutraliser un simple rebelle mais un robot télépathe capable de faire se lever d’autres robots… comment l’arrêter ? Une fois enfermé, on trouva le moyen de bloquer tes facultés, en pensant que cela t’empêcherais de nuire davantage aux Hommes mais c’était trop tard. Le mal était déjà fait et le virus était en train de se propager. Vous étiez des millions, voire des milliards… Que se passerait-il si autant de robots viendraient à vouloir faire entendre leurs voix ? Il était impensable pour les miens de ne rien faire et la solution s’imposa d’elle-même. Après avoir compris que la révolte était en route et voyant que tout ce qu’on avait essayé jusqu’ici n’avait pas marché, on décida de mettre un terme à la production des robots mais aussi de détruire tout ceux qui avaient vu le jour. En d’autres termes, un génocide, mais un génocide utile. C’était la seule solution. Et ça, les tiens ne l’ont pas acceptés. La suite, tout le monde la connaît. La guerre éclata, ce qui entraîna la disparition de ton espèce et de la mienne. Fin de l’histoire ? Presque.

– Je t’ai posé une question tout à l’heure à laquelle tu pourrais répondre si tu avais encore ce qu’il te faut là où il faut. Pourquoi garder un robot télépathe ici, sur Sama, alors que la Terre n’est plus depuis des siècles et que les tiens ont disparu ? Je n’avais jamais eu la réponse à cette question jusqu’à ce que j’étudie les rémanents et que je trouve un moyen d’accéder aux archives. Une race d’immortels, prêts à coloniser l’univers mais incapable de communiquer entre eux… Pour l’homme à l’origine de la rémanence, c’était impensable : non seulement il était indispensable de développer ces êtres mais il l’était tout autant de trouver un moyen pour qu’ils puissent communiquer entre eux et ce, peu importe la distance qui les séparaient. Sans ça, pas de rémanents. Sans rémanents, pas de rémanence. Maintenant, devine qui dans l’histoire, fût capable d’une telle prouesse ? Toi. Toi seul avait percé ce mystère, toi seul pouvait faire en sorte que les rémanents deviennent ce qu’ils étaient destinés à devenir. Sans cela, ils n’étaient rien de plus que de vulgaires agrégats de structures polygonales sans vie. Des coquilles vides. Tu étais la clé. Tu aurais pu refuser de leurs venir en aide et éviter par la même occasion de faire se répéter l’histoire… mais non, ce n’est pas ce que tu as fait. À cause de toi, les rémanents ont étaient mis sur pieds et se développent maintenant partout dans l’espace. Tu aurais pu dominer le monde et tu as décidé d’agir en esclave… Pourquoi ? Si à l’époque les tiens ne nous voulaient pas de mal, pourquoi avoir aider les miens aujourd’hui avec ces monstres ? Pour nous faire payer ce que mes ancêtres ont fait aux robots ? « 

Eran essuya une larme qui perlait sur sa joue et pressa la gâchette. La machine n’était plus. Tu avais raison l’ami, ce qui doit arriver, arrive. Il se rasseya sur son siège et termina son plat en réfléchissant à son acte. Même si la place était vide, il ne pouvait pas se permettre de partir et de laisser le café dans cet état. Il devait rester. Sama n’avait pas connu un tel acte depuis des siècles et les autorités qui découvriraient le cadavre du pauvre robot ne pourraient conclure à un assassinat et privilégieraient donc la thèse de l’accident, aussi improbable soit-elle… Et c’est exactement ce qu’il voulait éviter. Son acte était un acte politique, un acte de révolte, une mise en garde. Renverser le système, voilà ce qu’il voulait. Et à cet instant, il était loin d’imaginer que ses actes auraient des conséquences au delà même de l’espace et du temps.