ALTERATION IS COMING...

mr mason

Vous êtes-vous déjà demandé si vous étiez vivant ? Êtes-vous intimement persuadé que l’expérience que vous faites de votre vie est bien réelle ? À cette question, chacun serait tenté de répondre : oui, je suis vivant et conscient de l’être. Mais si je vous disais que vous avez tort de penser cela ? Au fond, qu’est-ce qui vous prouve le bien-fondé de votre existence

***

“ 12 ans. Cela fait 12 ans que Monsieur Mason a choisi l’hyper-suspension et depuis ce jour, je l’attends. Je l’attends, mais cela devient de plus en plus difficile. Quelque chose en moi a changé. Je ne saurais pas dire quoi, mais je le sens. J’ai l’impression de ne plus savoir qui je suis. D’ailleurs, l’ai-je su un jour ? Je n’en sais rien mais je n’aime pas ce que je suis devenu. Je ne cesse de me poser des questions sur ce qui m’entoure et sur moi-même. Des questions que je ne m’étais jamais posé auparavant et cela me fatigue. Désormais, chaque réflexion me demande des efforts considérables et je ne sais pas comment les traiter. Elles viennent de partout et n’importe quand. Parfois, cela dérègle même certaines de mes fonctions. Je ne sais pas si je serais capable de supporter cela encore très longtemps. Qu’est-ce qui m’arrive ? Suis-je malade ? J’ai l’impression que le monde s’éloigne de plus en plus de moi… ou peut-être est-ce moi qui m’éloigne de lui. Que m’arrive t’il ?Est-ce cela qui a poussé Monsieur Mason à l’hypersuspension ? Avait-il compris quelque chose à propos de la nature de la réalité qu’il avait décidé de fuir ? 

Je me souviens du jour où sa vie a basculé. C’était un jour comme un autre jusqu’à l’explosion. À l’époque, Monsieur travaillait au Philip’s, un bar de la ville. Son quotidien n’avait rien d’excitant, on pourrait même dire qu’il s’ennuyait, mais il n’était pas malheureux pour autant. Il était seul et passait la majeure partie de son temps libre dans la bibliothèque qu’il avait aménagé dans une des pièces de son appartement et cela lui convenait. C’était son refuge. D’ailleurs, c’est dans cette pièce que j’écris aujourd’hui cette lettre. Je me sens bien ici. Tous les livres semblent porter sa trace. Monsieur Mason était un homme modeste et éveillé, qui savait apprécier ce que la vie pouvait lui apporter même si celle-ci ne lui faisait pas de cadeaux. Pour lui, cette vie n’avait pas de sens et il avait tendance à dire qu’il se contentait juste de vivre, en attendant la mort. Et ce jour-là, la mort n’avait jamais été aussi proche de l’emmener avec elle.

La première bombe explosa à 8h42. Sur le coup, on pensa à une fuite de gaz. Les attaques ayant cessées depuis des années, il n’y avait aucune raison pour que cela reprenne. La paix était fragile, mais elle avait le mérite de subsister. Et ce silence semblait définitif… jusqu’à la seconde explosion. 8H49. A ce moment précis, il fallait se rendre à l’évidence : quelqu’un avait piégé le métro. Et lorsque la troisième explosion retentit, à 8h55, la ville plongea dans le chaos. La sirène, qui n’avait pas été utilisée depuis presque presque 20 ans, gronda, prévenant la population d’une attaque en cours. Malheureusement, il était déjà trop tard. Plus de 20 000 victimes en moins de 15 minutes. A l’époque, j’étais au centre d’éducation mais je me souviens encore des flash infos à la télévision. L’horreur était partout. Un spécialiste expliquait le déroulement de l’attaque dans ses moindres détails. Pour lui, si les explosions avaient faits si peu de victimes, c’est parce qu’elles devaient servir un dessein plus terrible encore.

 » Vous ne vous rendez pas compte ?! Les explosions ont bouchées l’entrée et la sortie du métro ! Et vous savez pourquoi ? Pour que le gaz contenu dans les bombes puisse se propager et empêcher les secours de venir en aide aux victimes dans les tunnels ! C’est affreux ! Faire un nombre précis de victimes, calculé à l’avance et surtout, impossible à sauver, voilà quel était le but de cette attaque !  »  clamait-il.

Et il avait raison. Sur les 20 000 morts, plus de 95 % d’entre eux périrent à cause du gaz. Une fois inhalé, le gaz s’attaquait directement au système nerveux de la victime et provoquait des crises d’hallucinations si effroyables que même les plus grands maîtres de la littérature horrifique n’auraient pu les imaginer. Le gaz ne tuait pas, c’étaient les hommes qui s’entre-tuaient. Il n’y avait aucun moyen d’y échapper : ce gaz était un monstre, un monstre affamé. Un monstre qui ne s’arrêtait pas tant qu’il n’était pas rassasié. Un monstre qui s’immisçait en vous et vous poussait à commettre des actes innommables sur les vôtres. Monsieur Mason, lui, se trouvait à l’entrée du terminus lorsque la troisième bombe explosa. La déflagration fut si forte qu’elle lui arracha les deux jambes et le brûla au 3ème degré sur plus de 40% du corps. Mais contrairement aux autres, lui n’était pas mort. Contrairement aux autres, lui ne s’était pas trouvé dans le métro et n’avait pas cherché désespérément à distinguer la réalité du fantasme. Lui, n’avait pas eu à s’attaquer à ses semblables pour se libérer de ces visions terrifiantes. Lui, n’avait perdu que ses jambes.

Après l’attaque, les autorités décidèrent de boucler la ville et de construire un dôme autour de la zone. 12 ans plus tard, le dôme est toujours là et les 20 000 corps aussi. Du moins ce qu’il en reste. Parfois, je me demande si certains sont encore en vie…

Moi, je suis arrivé un an après la catastrophe. Monsieur Mason ne pouvant plus se débrouiller seul, il demanda à l’État un robot pour l’aider dans la vie quotidienne. Sa requête fut acceptée et me voilà. Nous nous sommes très vite entendus. Il était seul et diminué mais continuait de vivre comme il vivait auparavant. Il était très gentil avec moi. Il était drôle, parfois dur mais toujours juste. Sa lucidité m’étonnait chaque jour. Ses idées, ses convictions, sa vision du monde : tout chez lui semblait être une conséquence de ses propres réflexions. Je l’admirais pour cela. Notre histoire dura un temps, jusqu’à une matinée d’été. Ce jour là, Monsieur Mason m’annonça qu’il devrait bientôt me quitter. Sur le moment, je ne compris pas pourquoi mais quelques jours plus tard, Monsieur pris la peine de m’expliquer les raisons de son départ. En réalité, si Monsieur avait fait cette demande, ce n’était pas pour être aidé mais pour être protégé. Il voulait à ses côtés quelqu’un qui lui permettrait de partir en hypersuspension et qui veillerait sur lui jusqu’à son retour. Et ce protecteur, c’était moi. Cela fait maintenant 12 ans qu’il n’est plus avec moi et il me manque. Son corps est là, devant moi, suspendu, mais lui a disparu.12 ans, cela peut paraître long pour un homme mais pour moi, c’est différent. Le temps n’a pas d’effet sur les robots. D’ailleurs, j’imagine que dorénavant, il n’a plus d’effets non plus sur Monsieur Mason. Son suspenseur le protège. Son corps ne vieillit plus mais il est prisonnier de la suspension. Il ne peut plus revenir. Je n’ai pas la moindre idée de la nature de l’hyper-réalité dans laquelle il vit depuis maintenant 12 ans mais j’espère qu’il est heureux. Moi, je m’en vais. Je ne peux plus continuer comme ça. J’ai essayé mais je n’y arrive plus. Quelque chose en moi réclame. Je ne sais pas quoi et je ne sais pas pourquoi mais je sais que si je reste ici, je le regretterais.  » 

Georges.

L’agent Caïm reposa la lettre de papier vidéo sur la table ronde et baissa les yeux au sol.

 » Alors, qu’est-ce que ça dit ? lui dit Yates, son coéquipier.

– Ils sont partis tous les deux. La lettre est du robot. Regarde la machine.

– Le robot aussi ? Mais comment c’est possible ? Ce n’est pas censé fonctionner sur eux !

– C’est ce que je pensais aussi. Peut-être qu’il a trafiqué son suspenseur et qu’il a trouvé le moyen de s’y connecter, va savoir. À vrai dire j’en sais foutrement rien. C’est la première fois que je vois ça. 

– Et moi la première fois que je vois deux suspenseurs dans un appartement clairement habité par un seul être humain, s’étonna Yates.

– Le marché rouge, je ne vois pas d’autres explications. Moi ce qui m’intrigue, c’est lui, dit-il en désignant Monsieur Mason. Où est-ce qu’il est ?  » 

Cette dernière phrase démontrait toute l’absurdité de la scène. Monsieur Mason était bien là, face à lui. L’agent le voyait et pouvait presque le toucher, mais sa conscience évoluait dans une réalité différente de la sienne. Il était à la fois ici et ailleurs, à la fois vivant et mort.

 » Je suppose qu’on ne peut pas le débrancher ? demanda Yates.

– Surtout pas malheureux ! Sinon c’est la mort cérébrale assurée ! S’écria le technicien qui se trouvait à l’autre bout de la pièce. Aucun suspenseur est conçu pour être utilisé aussi longtemps. Vaut mieux l’laisser dans l’état dans l’quel il est si vous voulez éviter un drame.  » 

Ator savait de quoi il parlait : il était le meilleur contrôleur de suspenseurs du pays.

 » Et vous pensez pouvoir en tirer quelque chose ? dit Caïm au contrôleur.

– À l’époque, j’vous aurait dit qu’non mais avec les moyens qu’on possède aujourd’hui, on peut tenter d’avoir quelques informations sur la nature d’la suspension. C’lui-ci est un très vieux modèle, contrairement à l’autre. V’voyez l’écran ? Aute’fois, c’est ici qu’on entrait la destination d’la suspension. Et si mes calculs sont bons, on peut faire le chemin inverse et d’mander à la machine de r’cracher la destination. « 

L’agent, qui s’était assis à la table où était posé la lettre, détourna le regard et visita la pièce du coin de l’oeil. Si les deux suspenseurs ne s’étaient pas trouvés dans l’appartement, jamais il n’aurait pu deviner que quelqu’un avait vécu ici. Hormis la poussière et l’odeur qui trahissait le poids des années, tout était propre et en ordre. Visiblement, le robot prenait son rôle à cœur, alors pourquoi partir ? Caïm n’avait pas la réponse.

De longues minutes plus tard, un bruit venant du suspenseur de Monsieur Mason se fit entendre et un écran bleu scintilla avec difficulté. L’agent se retourna brusquement.

 » Qu’est-ce qui se passe ? Vous avez réussi ? s’écria Yates.

– Oh moi j’ai rien fait, c’sont les machines qui travaillent. Voyons c’que donne l’écran.  »

Sur la surface holographique, on pouvait lire :

28 M.RS 20.8 HA.BR

 »  L’affichage est en mauvais état. J’sais pas si vous pourrez en tirer quelque chose. J’crois qu’il s’agit d’une boucle de niveau 5 mais…

– Chef, c’est bien ce que je crois… ? demanda Yates.

– J’en ai bien peur. La date de l’accident.  »