ALTERATION IS COMING...

LES MONSTRES

C’était le début de ce qu’on appelait autrefois l’hiver. Callum Anderson imaginait ce jour depuis maintenant 3 ans. 3 ans, 1095 jours, 26 280 heures. 3 ans qu’il se préparait à commettre un acte qui marquerait à jamais l’histoire de l’humanité. Rien ne le prédestinait à ce qui allait arriver et pourtant… 

Callum était un homme simple. Un homme discret. On en savait peu sur lui et lui en savait peu sur les autres. D’ailleurs, ni lui ni eux ne cherchaient à changer ça. Il ne détestait pas particulièrement les gens mais disons plutôt qu’il ne voyait pas l’intérêt d’interagir avec eux. Pourtant, il se posait souvent des questions sur eux et surtout sur ce qu’ils penseraient de lui. Lui en voudraient-ils ? Les quelques voisins qui lui restait parleraient-ils de lui comme d’un homme gentil, calme et ne posant pas de problèmes ? “ Jamais nous n’aurions pu nous imaginer qu’il pouvait commettre un tel crime, c’est impossible, ça ne peut pas être Lui… “ Serait-il cet homme ? Il ne le savait pas et ne le saurait peut-être jamais. Chassant ces pensées de sa tête, il quitta son appartement en laissant derrière lui un corps sans vie. Il descendit les 4 étages de son immeuble au pas de course et s’en éloigna pour se diriger vers la station la plus proche où était stationné son Lumar. Il entra sa destination dans l’ordinateur du véhicule, New Chicago Central et prit la route.

10h12

Le véhicule démarra lentement. Il en profita pour jeter un œil à son quartier. 30 années passées dans cette petite bourgade défilaient maintenant sous ses yeux. Plus rien n’était comme avant. Les bâtiments étaient en ruine. Le magasin d’électronique était complètement détruit. La salle de jeux ? Abandonnée. Le Lumar passa devant la bibliothèque dans laquelle il avait passé une majeure partie de son enfance. Combien de livres avait-il lu ? Sûrement des centaines. Combien d’autres avaient disparus ? Sûrement tout autant. Une affiche, vieille d’un temps qu’il avait oublié était toujours accrochée sur la porte principale mais l’endroit lui, était vide. Et ce constat était le même dans la quasi-totalité de la ville : les grands magasins, les restaurants, les commerces de proximités, tous étaient fermés. Marengo ressemblait à une de ces villes fantômes qu’on voyait autrefois dans les films à gros budget. À cette époque, les salles de cinéma étaient encore pleines de monde mais dorénavant, seuls les rats étaient spectateurs de ces bandes. Il ne restait plus personne ou presque. La maladie, la mort, la peur, la faim, presque tous avaient disparu pour une raison ou une autre.

13H08

Après 3 heures de route, le véhicule à propulsion solaire arriva dans une des artères principales de New Chicago Central. Elle aussi était vide. Plus grande, plus vaste et plus moderne, mais tout aussi déserte. La capitale des Nouveaux États-Unifiés d’Amérique, peuplée à l’époque de plus de 60 millions d’habitants, était devenue l’une des plus importants étatopoles du monde, après la disparition de New York. Comment une si grande ville pouvait-elle s’effondrer si vite et si violemment sur elle-même ? Callum ne comprenait pas. Personne ne comprenait. Ni ici ni même ailleurs. Le monde entier ou presque sombrait dans les ténèbres depuis des années sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. Certains appelaient ça Le Dernier Cycle, d’autres, l’apocalypse, mais tous s’accordaient à dire que bientôt, le monde de demain aura oublié le monde d’hier. Le Lumar continua sa route et s’arrêta dans la rue qui portait le nom de Chicago Bêta II. Un chat passa près du véhicule et son regard vide croisa celui de l’homme. L’immense portière s’ouvrit et le félin, aveugle, approcha. L’animal était d’une élégance rare et restait digne malgré la rudesse de sa vie. Son pelage, d’un blanc éclatant, détonnait avec le paysage environnant qui n’était qu’un amoncellement d’ordures et de corps en décomposition. Il caressa la bête et se pencha pour la récupérer. Une voix l’interpella.

Je ne supporte pas la présence de ces animaux, encore moins celle d’une telle boule de poil, pouvez-vous vous en débarrasser ? Il me met mal à l’aise.

Il leva les yeux vers l’hologramme devant lui, passa ses doigts à travers et lui fit remarquer qu’elle n’avait rien à craindre. C’était Helin, un hologramme semi-conscient, appelé Persona, qui contrôlait son Lumar. Callum posa le chat sur ses cuisses, le sourire aux lèvres et demanda l’heure à Helin. 13H11. L’homme fouilla son sac à dos et sortit son interface, un boîtier noir de la taille d’un vidéo-livre et tapota frénétiquement sur quelques touches virtuelles. Êtes-vous sûr de vouloir faire ça ? lui demanda Helin. Il ne répondit pas. Elle savait qu’il était sûr de lui, mais elle se devait de lui poser la question. Et elle savait aussi qu’après ça, il la déconnecterait et qu’elle ne le reverrait jamais. Peu importe. Elle continuerait de prendre soin de lui jusqu’au dernier moment. Parfois elle se demandait si elle méritait ce sort. Elle savait que sa disparition était imminente mais cette idée ne l’enchantait guère. Elle ne voulait pas mourir. Disparaître dans l’indifférence générale, quel malheur ! se disait-elle. Elle n’était pas touchée par la maladie qui était sur le point d’annihiler l’espèce humaine, au contraire, elle se sentait aussi vivante qu’eux. Voire plus. Elle, était immortelle… Jusqu’à ce qu’il décide de la déconnecter. Qui savait ce qui se passerait ensuite ?

Maintenant haut dans le ciel silencieux de New Chicago, le soleil, voilé, se mit à taper aux fenêtres du Lumar. Callum se demandait si il y avait encore quelqu’un dans la ville quand un bruit de moteur brisa le silence environnant et lui fit penser que oui.

– Un véhicule arrive dans notre direction, 118 mètres.

Callum leva la tête, inquiet et se retourna. Il vit au loin le véhicule qui se comportait d’une bien drôle de manière : tandis que ses portes s’ouvraient et se refermaient sans cesse, des flots de lumières inquiétants clignotaient frénétiquement tout le long de sa carrosserie.

– Un Lumar ? Qu’est-ce qui lui arrive ? demanda Callum.

Le véhicule se remit en route sur quelques mètres et s’arrêta de nouveau. Le ballet de lumières et de bruits repris de plus belle pour s’arrêter aussitôt. Presque à son niveau, le véhicule, qui s’avérait être un Lumar de première génération, s’arrêta une nouvelle fois et Callum entendit une voix s’élever de la folle carcasse mécanique.

Bonjour, puis——je vous déposer quelque part ? Un thé ?

Folle n’était sûrement pas le terme le plus approprié mais pour Callum, c’était ce qui se rapprochait le plus du spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Le véhicule errait dans les rues de New Chicago et s’arrêtait devant chaque cadavre qu’il croisait. Si ce n’était pas de la folie, qu’est-ce que ça pouvait être ?

Bonjour, puis——Un Thé ? Je vous en prie, répon […] Il fait actuellement 18 degrés, le vent souffle à 30 km/H.

Callum baissa le regard. La faible lueur qui émanait de l’intérieur du véhicule confirma ses doutes : la persona qui le contrôlait avait complètement perdue la tête et se mourrait. Cette scène lui fendit le cœur. Les yeux plein de larmes, Callum dirigea son regard vers Helin et lui dit qu’il ne voulait pas qu’elle termine comme ça. Il ne supporterait pas cette idée de la voir errer dans les rues, à l’agonie et en proie à la démence. C’est bientôt terminé, ne me laisse pas tomber. Il reprit ses esprits et se redressa sur son siège. Il fit tournoyer sa main dans l’atmosphère qui planait devant lui et une image disparut.

13H21

À 9000 kilomètres de là, perdu quelque part au nord de l’Asie, un autre écran était sur le point de prendre vie. Mia était sur la liaison 8 qui reliait Shenzhen, la capitale de La Nouvelle République Technocratique de Chine et La Grande Cité De Paris. Cette liaison, inauguré il y a des décennies, faisait partit d’un système de routes internationales longues de plusieurs milliers de kilomètres permettant à toutes les grandes nations d’être reliées entre elles. La liaison numéro 8, elle, passait par le Grand Nord, là où se trouvait sa destination : la Suède. Pour son voyage, Mia avait choisit le Sonitram, un train autonome à très haute vitesse typique des liaisons internationales où chaque section était aussi grande qu’un appartement. Du moins aussi grand que le sien. C’était l’endroit parfait pour faire ce qu’elle s’apprêtait à faire. Après avoir déjeuné, elle se connecta à son interface. Elle savait ce qu’elle devait faire et qu’elle devait le faire bien. Sans elle, il serait impossible pour Callum de mener à bien son plan. Elle était la clé. Il était le message, elle, le messager. Lorsqu’elle reçut le signal de Callum elle verrouilla sa section afin que personne ne puisse la déranger. Tu es prête ? Elle acquiesça. Tous leurs échanges ressemblaient à celui-ci : simple, clair, froid. Elle n’était pas démonstrative et lui non plus mais ils se comprenaient : un regard, un geste et l’un savait ce que l’autre pensait. Tu as 60 secondes pour te préparer, lui dit-elle. Toi aussi Mia. Elle esquissa un sourire. Elle savait qu’elle aussi était en danger, elle qui s’apprêtait à violer un nombre incalculable de lois internationales mais cela lui était égal : les nations n’existaient plus. Et d’ici une poignée d’heures, elle n’existerait plus non plus.

Un instant plus tard, Callum était connecté au monde entier. Chaque interface, chaque dispositif holographique, chaque écran, même les plus vieux, affichait un seul et même visage : le sien. Un visage inexpressif mais déterminé. Devait-il saluer son public ? D’ailleurs, en avait-il un ? Il hésita et prit la parole.

“ Bonjour. Mon nom est Callum Anderson. Aujourd’hui est un grand jour car aujourd’hui sonne le jour de la révélation. Avant de vous expliquer pourquoi je suis là, sachez que ce que je m’apprête à faire n’est pas dirigé contre vous. Je sais que la majeure partie d’entre vous ne comprendront pas mon acte et que je serais traité comme un criminel mais peu importe. « 

Callum marqua une pause et prit une profonde inspiration.

 »  Comme vous le savez, le monde connaît actuellement la plus grande crise de son histoire. Un malheur s’est abattu sur nous il y a maintenant plusieurs années. Personne ne sait d’où il vient ni pourquoi il est là mais une chose est sûre : il tue. Nos frères, nos sœurs, nos parents… Et les miens aussi. Comme tout fléau, celui-ci ne frappa que quelques uns d’entre nous à ses débuts. Certains sont morts, d’autres sont contaminés… aujourd’hui, chacun d’entre nous est touché d’une manière ou d’une autre par La Rose Bleue. Elle n’épargne personne. En dix ans, des centaines de millions de personnes ont étaient touchés par la maladie et ce chiffre ne cesse de s’accroître d’années en années… Pourtant, personne ne nous aide.

A cet instant, le visage d’un homme remplaça le sien sur l’écran.

“ Voici Rolin Newman. Cet homme que vous connaissez tous, se cache. Il se cache car il a la solution au drame qui s’est abattu sur nous il y a 10 ans. Et si je vous parle aujourd’hui, c’est pour comprendre pourquoi il nous laisse tomber. Il a 24 heures pour se rendre à l’adresse indiquée sinon, des innocents mourront. ‘’

Une fois la transmission terminé, il reprit son interface et lança la séquence d’allumage. Le système, mit en place plus tôt par Mia dans le Sonitram, s’enclencha à huit reprises et les différents systèmes se mirent doucement en marche.

17H52

De longues heures étaient passées sans nouvelles de Newman. Allait-il vraiment venir ? Oserait-il se montrait au public après tant d’années d’absence ? Personne ne savait où se trouvait l’homme d’affaires mais Callum était convaincu qu’il ne manquerait pas ce rendez-vous. Lui qui avait tant fait pour l’humanité depuis presque 30 ans. Il devait se montrer. Et c’est ce qu’il fit. Le Lumar qui n’avait pas bougé depuis presque 5 heures détecta une activité anormale 3 rues plus bas. Helin s’empressa d’enclencher le niveau de sécurité maximale. La carrosserie du Lumar se mit à vrombir, signe que le moteur était prêt à propulser le véhicule à une vitesse insoupçonnée.

– Je détecte plusieurs signatures thermiques. Des humains.

– Combien ?

– Je dirais une dizaine mais plusieurs véhicules automatisés les accompagnent. Attendez ! Une signature se détache du groupe, quelqu’un arrive.

– Rolin ? Demanda Callum.

– Je n’en sais rien, le système de furtivité brouille certains des capteurs de présence.

– Très bien. Désactive-le, demanda Callum.

– Vous êtes sûr ?

– Vas-y, ne discute pas !

Le véhicule qui avait disparu quelques heures plus tôt derrière un subtil mécanisme de camouflage refit surface. En quelques secondes, une silhouette s’était matérialisée sur le tableau de bord. Grand et filiforme, portant un long trois-quarts typique des années 2030, Rolin Newman semblait revenir d’entre les morts.

17H55

Le Sonitram était sur le point de passer la frontière russe lorsque Mia décida d’enregistrer un dernier message. La jeune femme tenait un journal sur vidéo-papier sur lequel elle posait ses pensées quotidiennes et ce depuis le jour où elle décida d’aider Callum. Ce journal avait pour destinataires les deux hommes qui comptaient le plus dans sa vie : son meilleur ami et son frère. Elle ne les voyait plus depuis presque 3 ans mais disparaître sans leur donner d’explications leur briseraient le cœur et elle ne pouvait pas se le permettre. Branché sur un canal privé, elle enregistra son message :

 »  Salut les garçons. J’espère que tout va bien pour vous. Aujourd’hui est un jour particulier pour moi et pour vous aussi car ce message sera mon dernier. Vous me manquez. Il me reste que quelques heures de voyage mais je n’ai pas peur. C’est étrange. Je m’attendais à être terrifié et à regretter chaque instant ce que je m’apprête à faire mais non. Je pense que mon objectif s’est emparé de moi. Lui et moi ne faisons plus qu’un maintenant. Enfin je crois. Je sais ce que vous pensez de moi et de ce que je suis en train de faire et je ne peux pas vous en vouloir… D’ailleurs, je m’en veux de vous infliger ça mais je ne peux pas faire machine arrière. Je suis fatigué de voir le monde s’effondrer sans que personne ne se décide à agir. Sans moi, combien de temps cela aurait-il encore duré ? Des années ? Des siècles ? Je ne veux pas de ça. Nous avons bien trop soufferts . Les autres auront une réponse toute trouvée à mes actes et me traiteront comme un monstre mais auront-ils raison ? Je pense que c’est qu’une question de temps avant que l’on considère mes actes comme nobles et courageux. Je… Je ne peux pas croire que je fais le mal, ce n’est pas possible. Enfin. Je dois m’arrêter là. Prenez soin de vous et n’oubliez jamais que je n’ai jamais cessé de penser à vous. Je vous embrasse et vous aime. « 

17H59

– A mon signal, tu lui donnes l’accès et tu désactives tous les systèmes de sécurité et je t’interdis de les ré-enclencher de ton plein gré, c’est bien compris ? Lui dit-il.

La Persona acquiesça et l’homme d’affaires entra dans la carcasse mécanique.

– Qui êtes-vous ?

– Bonjour Rolin, installez-vous. Vous êtes attendu.

L’écran se ralluma et le visage de Newman s’afficha en plein milieu, offrant au monde un visage creusé et des cernes tombantes. L’homme avait la peau sur les os et semblait avoir des difficultés à supporter son propre poids. C’était à se demander comment il avait pu survivre jusqu’ici. Il regarda l’écran de ses grands yeux noirs, ne semblant pas comprendre ce qui était en train de se passer.

– Chers amis, voici Rolin Newman. Comme vous le voyez, le message diffusé un peu plus tôt a été entendu par cet homme et.. Oh ! Attention à vos gestes, vous ne voudriez pas faire une bêtise je suppose, lui dit Callum, arme à la main, en prenant soin que celle-ci n’apparaisse pas à l’écran.

– Qu’est-ce que c’est ?! Que me voulez-vous ?  Dit-il, agité.

– Calmez-vous, vous êtes en sécurité. D’ailleurs, vous pouvez sortir de ce véhicule quand ça vous chante, la sécurité est à son niveau le plus bas.

La porte, immense, s’ouvrit et l’homme ne sut quoi répondre. Il lui suffisait de se lever et de repartir d’où il était arrivé pour faire cesser cette mascarade mais il préféra ne pas prendre le risque.

– Entrons dans le vif du sujet, si vous le voulez bien.. Dit Callum en se tournant vers l’écran. Comme je le disais avant d’être interrompu, cet homme est Rolin Newman, l’homme le plus puissant et le plus riche de la planète. Si j’ai demandé à ce qu’il soit là aujourd’hui, c’est pour lui poser des questions et la première est évidente, pour moi comme pour vous tous. Pourquoi avoir disparu ? Pourquoi cette absence ?

– Je suis désolé mais je ne peux rien vous dire. Et je n’ai rien à faire là !

L’homme mentait et Callum le savait. Il savait tout de lui.

– Vraiment ? Peut-on savoir pourquoi ?

– Je ne peux rien dire. Vous ne comprendriez pas et je…

Ne pas comprendre ? Pour Callum, s’en était trop. Il sortit de ses gonds et lui asséna un coup de coude au visage. Le nez de Rolin se brisa sous la violence de l’acte et commença à saigner abondamment.

Pardonnez mon geste mais si j’ai invité cet homme à venir ici, c’est pour une seule et unique raison : répandre la vérité. Et ce qu’il est en train de faire est à l’opposé de ce qu’un homme de cet envergure se doit de faire. Je refuse qu’on méprise si ouvertement des millions de personnes qui souffrent. Chacun d’entre nous est prêt à entendre et à comprendre vos explications alors maintenant écoutez-moi bien : je vais vous reposer ma question une seconde fois et si je n’ai pas de réponse de votre part, je la donnerais moi-même aux millions de gens qui nous écoutent.

Newman resta silencieux. Que pouvait-il faire d’autre ? S’il parlait, le projet sur lequel il travaillait depuis dix ans serait dévoilé à un nombre inquantifiable de personnes et cela sèmerait certainement la panique partout où l’on pouvait entendre sa voix. Impensable.

– Je vois que vous refusez de vous exprimer, très bien, je vais le faire à votre place. Vous voyez, je pense que si vous avez disparu, c’était pour sauver votre peau. Je ne sais pas encore laquelle vous deviez avoir une bonne raison et je pense que cela a un rapport avec La Rose Bleue.

Le mot était lâché. La Rose Bleue. Ce fléau qui avait fait basculer le monde dans une horreur absolue il y a tout juste dix ans. On en savait peu sur elle mais une chose était sûre : elle n’épargnait personne et Callum savait de quoi il parlait. Il  fouilla dans son sac et sorti une épaisse liasse de documents.

– Je vais vous expliquer pourquoi je pense ça, dit-il en agitant les premiers feuillets. Après votre disparition, la totalité de vos entreprises ont subitement fermées. Jusqu’ici rien d’anormal. À l’époque, il n’était pas rare de voir des entreprises mettre la clé sous la porte, c’était même devenue une triste habitude mais lors de mes recherches, je suis tombé sur certaines informations concernant ces fermetures et quelque chose a attiré mon attention. Plusieurs semaines après ces événements, plusieurs usines clandestines sont sortit de terre en Europe dont une, localisée dans un coin isolé du grand Nord Suédois, un des endroits le plus épargné par la maladie. Drôle de coïncidence, n’est-ce pas ? Vos entreprises qui ferment, d’autres qui ouvrent dans des endroits stratégiques et des sources qui confirment votre présence régulière en ces lieux… Maintenant qu’on sait que vous êtes derrière tout ça, allez-vous nous dire de quoi il s’agit ? Dit Callum, la voix teintée d’espoir.

Rolin prit le risque de prolonger son silence. Le monde le regardait, attendait de lui une réponse, un aveu de faiblesse que l’homme se refusa d’offrir. C’était exactement ce que recherchait Callum. Et c’est à ce moment-là qu’il porta le coup de grâce. En quelques instants, le visage décharné de Rolin disparût de l’écran et fût remplacer par une vue du ciel de l’Europe du Nord. Le Royaume Danois, l’état Norvégien et enfin, la République Suédoise. Tous étaient là. Rapidement, un zoom se fit sur cette dernière et la carte fut remplacé par une vue aérienne d’une zone reculé situé à son extrémité nord. A ce moment-là, Rolin comprit que cette invitation était un véritable piège. L’homme qui l’avait convié – ou plutôt menacé à le rejoindre – avait tout préparé : la retransmission, l’invitation, les informations concernant son institut et maintenant des images du bâtiment. Se donner en spectacle, est-ce donc là son but ? se demanda Rolin. 

– Puis-je jeter un œil à ces documents ?

– Hors de question, rétorqua Callum, catégorique.

– Qui vous les a fourni ? Je ne peux pas vous permettre de diffuser n’importe quoi en des temps si difficiles. L’information est précieuse.

– Je suis d’accord avec vous, c’est donc pour ça que je ne me permettrais jamais de diffuser de fausses informations. Tous les documents ont étaient vérifiés plusieurs fois et je peux vous assurer que mes sources sont fiables. Maintenant, répondez moi : qu’est-ce que cache ce bâtiment ? Qu’est-ce que vous y faites ? Est-ce que cela à un rapport avec la Rose Bleue ? Les gens ont le droit de savoir ! hurla Callum.

Rolin observa l’homme quelques instants. Quelque chose clochait chez lui. Son aspect, sa manière de se tenir, de lever les mains lorsqu’il parlait, tout cela lui semblait bien trop théâtrale. Cela cachait quelque chose. Il est trop sûr de lui… Il bluffe.

– Écoutez. Si ce que vous dites est vrai, rien ne m’oblige à vous répondre. Votre véhicule n’est pas sécurisé et je pourrais très bien en sortir à l’instant où je l’aurais décidé mais si vous m’avez amené jusqu’ici c’est que vous attendez des réponses alors calmez-vous et laissez-moi m’expliquer. Je ne sais pas ce que vous imaginez concernant certaines de mes activités ni même ce que je cache mais si j’ai ouvert ce bâtiment, c’est dans le seul but de trouver un remède efficace contre ce que vous appelez le virus de La Rose Bleue. Jusqu’ici, personne n’a réussi mais cela ne doit pas nous décourager. Nous travaillons sans relâche depuis 10 ans à l’élaboration d’un vaccin et cela prendra sûrement encore beaucoup de temps mais je vous promet, à vous comme à ceux qui nous regardent, qu’à terme, la Rose Bleue sera éradiquée.

– C’est tout ? Dit Callum, ironique. Vous croyez vraiment vous en sortir comme ça ? En faisant des promesses et en noyant le poisson ? Les gens ne sont pas dupes Rolin. Le VIH, Alzheimer, le paludisme, c’est vous. Vous qui avez aidé à l’éradication de ces maladies, vous qui avez permis aux hommes de vivres mieux et plus longtemps, vous qui avez été décoré pour services rendus à l’humanité et aujourd’hui, vous osez dire que vous n’avez pas de solutions concernant ce foutu virus ?

– Je n’ai jamais dit que…

– Je ne vous crois pas, coupa Callum. Si quelqu’un doit avoir la solution, c’est vous. Et si vous vous cachez, ce n’est pas pour rien.

– Si je me cache c’est pour travailler, rétorqua Rolin. Et je continuerais de le faire, peu importe le temps que ça prendra. Je ne laisserais pas cette foutue maladie nous condamner !

Il se réveille enfin, se dit Callum. 

– Les gens manquent de temps, Rolin. Notre espèce est en train de s’éteindre et vous ne le voyez pas. D’ailleurs, savez-vous combien de victimes a fait La Rose Bleue jusqu’ici ? Lança Callum, avec un air de défi.

– Je n’ai pas les chiffres en tête, il faudrait que je me renseigne mais je…

– 200 millions. 200 millions ont déjà succombé et je ne parle même pas des contaminés qui font grimper ce nombre à un milliard. Le virus derrière tout ça est indestructible et vous le savez. Il mute à chaque fois qu’on tente de le vaincre. Regardez par vous-même ! Dit Callum, en brandissant certaines parties du dossier qu’il avait entre les mains. Il se nourrit de nos efforts et se sert de nous pour devenir toujours plus fort. Il va même jusqu’à altérer l’ADN ! Si vous voulez mon avis, je pense qu’ il ne s’agit plus là d’un simple virus mais d’une entité biologique intelligente dont le seul but est d’éradiquer l’espèce humaine. La Rose Bleue est une arme ! Hurla Callum en direction de l’écran. Une arme destiné à tous nous tuer ! Il n’y a pas un seul endroit au monde où elle ne s’est pas installé. Pas un seul endroit au monde où des gens ne meurent pas à cause d’elle. Et quand ils n’ont pas la chance de mourir, ils deviennent aveugles, sourds, perdent tout et se perdent eux-mêmes. Vous voulez qu’on parle du taux de suicide chez les contaminés ?

– Ce n’est pas nécessaire. Faire peur à ceux qui nous écoutent n’arrangera rien et vous le savez…

– Je ne suis pas là pour faire peur, mais pour éveiller les consciences ! Callum avait cessé d’être calme. Allez-y, répondez moi : quel est le taux de suicide chez les personnes qui survivent à la contraction du virus ?

– Entre 40 et 50 %.

– Une personne sur deux ! Vous vous rendez compte ? On parle là d’un virus qui, lorsqu’il ne tue pas, pousse les gens à vouloir mourir plutôt qu’à vivre en étant contaminé ! Les gens meurent de désespoir Rolin et vous ne faites rien ! Hurla une nouvelle fois Callum, les poings serrés.  

Il aurait voulu en dire plus mais n’y arriva pas. Dire au monde qu’il avait perdu son frère il y a quelques années à cause du virus et que lui aussi été touché. Dire au monde que ce n’était pas la première fois que La Rose Bleue frappait les hommes mais il n’en fit rien. Il n’en fit rien car il comprit à ce moment là, tout ça était vain. Rolin n’allait rien dire sur ce que cachait ce bâtiment. 

Callum jeta un œil à sa montre.

– Je pense qu’il est temps de montrer au monde la vérité.

Après une brève manipulation sur son interface, une nouvelle image apparue et le visage cramoisi de Newman laissa la place à un paysage enneigé défilant à toute allure.

– Voici une diffusion en direct d’un Sonitram se dirigeant vers la Suède. Ce que vous venez de voir est la frontière qui vient d’être dépassée. À son bord se trouve une personne qui est sur le point de faire dévier ce train. Je respecte votre choix de rester silencieux et de ne pas répondre à mes questions, c’est pourquoi cette personne va s’en charger à votre place.

– C’est vraiment ce que vous voulez ? Tuer des innocents ?

  Il n’est plus question de volonté mais de devoir, Rolin. Si je suis ici c’est pour donner une seconde chance à l’humanité, asséna Callum.

– Faire dévier un Sonitram pour le faire exploser sur un institut où travaille des milliers de personnes, moi, j’appelle ça tuer des innocents.

– Exploser ?! Dit-il, en pouffant de rire. Parce que vous pensez réellement que je me donnerais tout ce mal pour le faire exploser ? Mon pauvre, vous n’y êtes pas du tout.

18H49

Mia, qui suivait avec attention la discussion qui se tenait entre les deux hommes sentit l’adrénaline couler dans ses veines. L’avenir du monde reposait désormais sur ses frêles épaules. D’ici quelques minutes, ce serait à elle de jouer. Elle savait que si elle ratait son piratage, on la récupérerait non loin du bâtiment et qu’on la jugerait. Plutôt mourir que d’être jugé par des monstres, se disait-elle. Ce qui l’effrayait plutôt, c’était de le décevoir. Callum lui faisait confiance et elle ne voulait pour rien au monde gâcher cela. Elle reprit son interface et engagea une seconde connexion. Cette fois-ci, c’était pour diffuser ce que elle, s’apprêtait à faire.

18H52

Dans le Lumar, l’écran qui planait devant les deux hommes commença à vibrer et s’étala dans toutes les directions pour s’immiscer dans chaque recoins du véhicule. Les sièges, les fenêtres, l’intérieur des portières, tout était en train de disparaître sous un voile trouble d’hyper-réalité. En quelques secondes, les deux hommes se retrouvèrent virtuellement plongés au cœur même du Sonitram de Mia. La tension était désormais telle qu’elle devenait presque palpable. L’homme d’affaires était crispé à son siège, comme s’il s’apprêtait à pousser un cri effroyable à la seconde où l’un des deux protagonistes décideraient d’appuyer sur un quelconque bouton. En y réfléchissant, il se dit qu’il aurait préféré mourir de la maladie plutôt que de revivre cette scène. Helin, elle, était silencieuse. Silencieuse comme une projection holographique semi-consciente qui s’apprêtait à disparaître dans les limbes de l’immatériel. Quant à Callum, il était difficile de définir son état. À la fois anxieux et survolté, il avait hâte que toutes ces années de préparations aboutissent enfin mais ne pouvait s’empêcher de penser aux possibles conséquences de ses actes. Réussirait il à aller jusqu’au bout ? Sa foi en la renaissance du genre humain était-elle assez forte pour se mesurer à un sentiment plus rationnel mais tout aussi puissant qu’était la culpabilité ? Sa conscience, vacillante, s’apprêtait à vivre une expérience hors du commun. Il serait Le Premier. Le premier à être à la fois la victime et le bourreau. Le sauveur et le sauvé. L’ange et le démon. Le monstre et le monstre.

19H01

Après avoir parcouru les derniers kilomètres, le Sonitram commença doucement à ralentir vers un point géographique que nul ne pouvait deviner la position, excepté Rolin.

– Qu’est-ce que ça fait de revenir à la maison ? Lança Callum.

Rolin ne prit pas la peine de répondre à l’invective lancée par son hôte. Il savait que Callum cherchait à provoquer chez lui une réaction qui le trahirait devant le monde entier. Ou du moins ce qu’il en restait. L’homme d’affaires savait que d’ici quelque secondes, son secret serait mis à nu, réduit en cendres et il était toujours partagé entre l’idée de tout dévoiler lui-même ou de laisser Callum et Mia s’en charger. Ce doute se renforça brusquement lorsque le Sonitram s’arrêta à la lisière d’un épais brouillard. Une fois complètement à l’arrêt, Mia sortit du véhicule en moins d’une minute. Rolin, qui vivait littéralement la scène à des milliers de kilomètres de là, remarqua un câble se détacher du corps de la jeune femme. Et lorsque le véhicule redémarra, il fût pris d’un mauvais pressentiment. Le Sonitram n’avait pas été dévié. Mia fit quelques pas et plongea dans le brouillard. En quelques secondes, elle se retrouva dans une forêt. Une forêt impénétrable. Trop même car en réalité, cet océan de pins n’avait rien de naturel : quelqu’un ici avait cherché à cacher quelque chose au reste du monde en créant de toute pièce une forêt à la densité infinie et aux limites infranchissables. Mia elle, pas impressionnée pour un sou, continua sa route. Elle était seule et livrée à elle-même mais elle faisait confiance à ses capteurs pour se frayer un chemin à travers cet amoncellement de vie végétale. Après plusieurs dizaines de minutes à haleter à travers les branches qui lui lacéraient les vêtements et la peau, elle s’arrêta. Sa caméra se stabilisa et offrit un spectacle des plus énigmatiques à ses nombreux spectateurs. En l’espace d’un instant, la forêt avait cessée d’exister et la neige avait reprit ses droits. Elle tourna sur elle-même et vit que même les arbres derrière elle avaient disparus. Le brouillard auquel elle faisait face une heure plus tôt avait pris la place de la forêt et elle comprit qu’elle venait de parcourir un paysage hyper-projeté. Elle avait déjà été témoin d’une de ces simulations ultra-réalistes qu’étaient les hyper-projections mais une de cette envergure, jamais. Drôle d’impression. Tant d’énergie… Après avoir assimilé cette information, elle se retourna vers l’horizon blanc qui s’offrait à elle et décida de faire une pause. Elle qui marchait depuis plus d’une heure sous une température bien inférieure à ce que le commun des mortels ne pouvait supporter, se délesta de son sac à dos et prit quelques secondes pour reposer ses jambes engourdies.  Elle regarda ses capteurs et remarqua que sa balise GPS lui indiquait un trajet restant de presque 2 kilomètres. Elle y était presque. Sur un autre cadran, qui se trouvait sur son bras gauche, on pouvait voir la température qui régnait autour d’elle. En une heure, elle avait chuté de presque 20 degrés, passant de – 30 à – 48 degrés Celsius. Plus elle avançait, plus la température était basse. Et plus la température chutait, plus son corps était susceptible de succomber. Elle sortit un gourde de son sac pour se désaltérer quand elle vit de faibles lumières jaunes et bleues déchirer le brouillard environnant. Filant à toute allure, elles semblaient toutes se diriger vers elle… Des sirènes ? La police ? L’armée ? Impossible. Elle n’avait pas vu d’officiels depuis au moins cinq ans et il n’y avait aucune raisons pour que cela change aujourd’hui. D’après ses calculs, il lui restait encore quelques minutes avant qu’on découvre qu’elle se trouvait à proximité du site mais peut-être avait-elle sous-estimé l’efficacité du système de sécurité. Peu importe, se dit-elle, en regardant l’heure sur son poignet. Le retard qu’elle avait accumulée jusqu’ici dépassait maintenant de plusieurs minutes la limite qu’elle s’était autorisée à l’origine et décida donc de reprendre la marche et d’accélérer le pas. Il ne lui fallut pas plus de 10 minutes pour arriver à sa destination et se retrouver au pied de l’immense structure.

20H25

Surplombant une terre désolée, l’institut de Rolin était enfin là. Pour Callum, il ne faisait aucun doute : le bâtiment était le plus grand, le plus froid et le plus secret de tous les bâtiments qu’il n’avait jamais vu. L’édifice semblait avoir été déposé là par une main aussi grande que la Suède elle-même. Terrifiant.

– Ne faites pas ça. Vois n’avez pas idée ce dans quoi vous mettez les pieds… Vous êtes sur le point de condamner tout le monde ! Dites-moi ce que vous voulez, qu’on en finisse une bonne fois pour toute ! hurla Rolin en agitant les mains. 

– C’est trop tard, rétorqua Callum. Je suis fatigué de vos mensonges et fatigué de cette conversation.

Sur ces mots, et sans que Rolin ne trouve à dire, Callum se redressa et demanda à Helin d’ouvrir les portières.

– Suivez-moi.

Rolin hésita. Plus les minutes s’écoulaient, moins il comprenait ce qui se passait. Était-ce comme ça que tout allait finir ? Me faire venir jusqu’ici pour avoir des réponses qu’il avait déjà… Pourquoi ?

– Où allons-nous ?

– Nulle part. Je veux juste regarder le ciel, rétorqua Callum. D’ailleurs, dites à vos gorilles que la rue est piégée et qu’au moindre mouvement, je nous fais tous sauter.

L’expression de terreur qui s’installa sur le visage de Rolin rassura Callum sur le fait que son plan se déroulait comme prévu.

– Allez-y, sortez le premier. Et n’oubliez pas… Lui dit Callum, en brandissant don arme une nouvelle fois.

20H39

Il lui restait une dernière chose à faire. Pirater le réseau du bâtiment et montrer au monde ce que les monstres avaient construits. Montrer au monde que les monstres voulaient fuir en abandonnant les leurs. Ce qu’elle fit. Après une série de manipulations toutes plus complexes les unes des autres qui fit vaciller son interface, elle réussit à pénétrer le système de l’institut et s’effondra sur le sol. La température, qui avoisinait maintenant les – 80 degrés, n’avait plus rien de naturel et ses jambes, qui avaient commençaient à geler, s’étaient brisées. Allongée sur le sol froid et dur, le regard pointé vers le ciel, elle eut l’impression de ne faire plus qu’un avec les étoiles. C’était la première fois qu’elle les voyait. Elle se dit qu’elle aussi aimerait être aussi belle et lumineuse lorsqu’elle ne serait plus. Combien sont-elles ? Perdue dans ses pensées, elle ne remarqua que trop tard le ballet de sirènes qui s’était rapproché. Les véhicules sur lesquels dansaient ces pâles couleurs ne se trouvaient plus qu’à une trentaine de mètres de la jeune femme. C’était maintenant ou jamais. Elle devait se décider. Elle prit le câble qui sortait de son interface, le brancha à sa nuque et se décida. Transfert en cours. Rien. Qu’est-ce qui se passe ? Les étoiles continuaient de scintiller, le vent de souffler. Quelques secondes passèrent et un bourdonnement se fit enfin entendre. C’était un bruit sourd et étouffant, qui semblait littéralement venir des entrailles de la Terre mais qui ne dura que quelques secondes. Après ça, le silence. Un silence total. Un silence cosmique. Elle pouvait presque entendre les circuits s’emballer sous sa peau synthétique. Dépêche toi… Les lumières qui virevoltaient à travers le paysage quelques secondes plus tôt s’étaient transformées en ombres menaçantes et se dirigeaient vers elle. Sans réfléchir, elle sortit son arme, leva les yeux au ciel et attendit. Attendit encore. Les secondes semblaient s’étirer dans le temps comme si une force supérieure cherchait à retarder l’inévitable. Un bruit. Des voix. Des formes. Les Monstres étaient là. Une douzaines de silhouettes plus menaçantes que jamais s’approchant de plus en plus de son corps déchiqueté. Plus que quelques secondes. Elle se traîna sur plusieurs mètres et s’adossa au mur glacial du bâtiment. Elle contempla les étoiles. C’était la dernière fois qu’elle les voyait. C’est maintenant ou jamais Mia. Elle tira. La détonation de son arme ne fit aucun bruit mais le métal qui provenait de son crâne lui, oui.

19h45

Dans l’histoire de l’humanité, rien n’aurait pu, de près comme de loin, se mesurer à ce que Callum, Rolin, Mia et le reste du monde s’apprêtait à voir. Par le passé, nombreux avaient été les témoins d’évènements cosmiques dépassant de loin la volonté humaine : la chute d’une météorite, le passage d’une comète ou le spectacle fabuleux que pouvait provoquer une éruption solaire dans l’atmosphère… Mais un vaisseau de plusieurs dizaines de kilomètres prenant son envol de la Terre pour s’évanouir dans les ténèbres à la recherche d’un nouveau monde, jamais. Et à 70 millions de kilomètres de là, Cahey Senan n’avait lui non plus, jamais rien vu de tel dans le ciel martien qu’il chérissait tant. Lorsqu’il vit dans l’objectif de son télescope ce spectacle merveilleux, il voulu se lever pour réveiller son ami qui dormait dans le fond de la pièce mais se ravisa presque immédiatement. Il savait qu’il avait l’interdiction formelle de pointer son télescope en direction de la Terre et savait ce qu’il encourait si cela s’apprenait. Mais peut-être que cette fois, on ne lui en tiendrait pas rigueur et que… Non. Pas cette fois. Ni aucune autre. La loi était la loi. Il se reprit et se contenta d’admirer le spectacle, seul. La scène ne dura qu’une minute mais ce fut la minute la plus importante de sa vie. Elle était là. Une masse d’une taille inouïe et d’un noir impénétrable, qui s’élevait dans les hauteurs de l’atmosphère terrestre en déposant sa monstrueuse ombre sur le visage d’une l’humanité à l’agonie. Elle était là et la seconde d’après, elle n’était plus.